“ Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des débris d’amour.
Tout ce passé me criait à l’oreille
Ses éternels serments d’un jour. ”
Alfred de Musset, La nuit de décembre, du recueil Poésies nouvelles (1850)
Tournez tournez
petites filles
tournez autour des fabriques
bientôt vous serez dedans
tournez tournez
filles des pêcheurs
filles des paysans
Les fées qui sont venues
autour de vos berceaux
les fées étaient payées
par les gens du château
elles vous ont dit l’avenir
et il n’était pas beau
Vous vivrez malheureuses
et vous aurez beaucoup d’enfants
beaucoup d’enfants
qui vivront malheureux
et qui auront beaucoup d’enfants
qui vivront malheureux
et qui auront beaucoup d’enfants
beaucoup d’enfants
qui vivront malheureux
et qui auront beaucoup d’enfants
beaucoup d’enfants
beaucoup d’enfants…
Tournez tournez
petites filles
tournez autour des fabriques
bientôt vous serez dedans
tournez tournez
filles des pêcheurs
filles des paysans.
Jacques Prévert
Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?
Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !
Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s’écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.
C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !
Paul Verlaine, Romances sans paroles
Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force
Ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit
Ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur, il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux
Sa vie, elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots ” Ma vie ” et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux
Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui, pour tes grands yeux, tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux
Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux
Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous deux
Louis Aragon, (La Diane Francaise, 1946)
Poème écrit en 1943
Donne-moi tes mains pour l’inquiétude
Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé
Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé
Lorsque je les prends à mon propre piège
De paume et de peur de hâte et d’émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains à moi
Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Qui me bouleverse et qui m’envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli
Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D’une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d’inconnu
Donne-moi tes mains que mon coeur s’y forme
S’y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.
Louis Aragon, Le Fou d’Elsa (1963)
C’est mon tour, c’est la phase décisive !
Excusez cette apostrophe quelque peu excessive
Mais cela fait tellement longtemps
Que j’espère, que j’aspire à la parole
Et tellement longtemps que je n’expire que du vent…
Demander ne sert à rien
Crier serait mieux mais se peut encore moins.
Dites, c’était donc vrai ce rêve ?
Un rêve on ne peut plus parlant :
Je me promenais la nuit sur la grève,
Quelqu’un m’adresse subitement la parole.
Vous ne me croirez point mais c’est un hareng.
Il fredonnait : »Je suis au bas mot excellent
Mais conjugué tellement plus puissant… »
Vrai ou faux, ce rêve, je veux l’interpréter :
Je harangue vos yeux de cabillaud
Et voudrais extirper ce caillot
De mots.
Il ne s’arrimerait plus des jours entiers
Sur le bout de ma langue
De poche, trouée, exsangue.
Ah ? Vous m’en voyez cent voix
Et tellement pas… coi
C’est entendu, n’en parlons plus.
On m’a coupé la parole mais il me poussera des ailes
Pour recueillir la vôtre et la jeter en l’air,
Et ainsi charger les particules du ciel d’un autre mystère.
Parole !…
Nadège Berckmans
“ Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. ”
Alfred de Musset, La nuit de Mai
recueil Poésies nouvelles (1850)
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.
Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas.
À l’austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle
“Quelle est donc cette femme ?” et ne comprendra pas.
Félix d’Arvers, Mes heures perdues (1833)
“ Il est plus facile de mourir que d’aimer, c’est pourquoi je me donne le mal de vivre… Mon amour ”
Louis Aragon, Elsa
“ Je veux vivre inhumain, puissant et orgueilleux puisque je fus créé à l’image de Dieu. ”
Guillaume Apollinaire